Jean-Luc Picard, né le 13 juillet 2305 à La Barre, en France, est mort à l’âge de 121 ans. Avec lui, la Fédération Unie des Planètes perd l’un de ses officiers les plus éminents, la Terre l’un de ses derniers grands humanistes et la France un vigneron dont la carrière professionnelle était inhabituelle, même selon les critères d’une nation viticole de longue tradition. Picard commanda des vaisseaux spatiaux, négocia avec des civilisations extraterrestres, survécut à son assimilation par les Borgs et sauva à plusieurs reprises la Terre de la destruction. Entre-temps, il trouvait parfois le temps de s’occuper de l’état de ses ceps. Certains vignerons sont soumis à une pression plus forte lors des vendanges. Mais rares sont ceux qui disposent d’une expérience des vaisseaux spatiaux ennemis.
Picard grandit dans le domaine viticole de ses parents, Maurice et Yvette. Depuis des générations, la famille cultivait des vignes à La Barre, dans la région historique de Bourgogne-Franche-Comté. Son père comprenait peu les ambitions de son fils. Jean-Luc devait devenir vigneron, mais il choisit l’Académie de Starfleet. Il échoua à l’examen d’entrée lors de sa première tentative. Il fut admis à la deuxième. S’ensuivit une carrière qui le mena d’abord sur l’USS Stargazer, dont il prit le commandement en 2333. À partir de 2364, il commanda l’USS Enterprise-D, puis l’Enterprise-E. Picard devint l’une de ces rares personnalités dont l’autorité reposait moins sur le rang que sur leur indépendance intellectuelle et morale.
Sa conviction que les formes de vie extraterrestres ont elles aussi droit à la dignité le mit à plusieurs reprises en conflit avec ses supérieurs. Il fut diplomate, archéologue, philosophe et, à l’occasion, un subordonné particulièrement peu commode. Lorsque Starfleet abandonna son projet d’évacuation des Romuliens, il démissionna par protestation. Pour une institution qui aimait se considérer comme le sommet moral de la civilisation humaine, ce fut un rappel désagréable : ses idéaux devaient parfois aussi être mis en pratique.
Picard retourna à La Barre - pour donner le domaine bourguignon en fermage et diriger le second établissement familial à Saint-Estèphe. Son frère aîné Robert, qui avait dirigé le domaine familial, avait déjà trouvé la mort en 2371 dans un incendie, avec son fils René. Jean-Luc était ainsi devenu l’héritier de cette tradition familiale à laquelle, jeune homme, il avait absolument voulu échapper. Au Château Picard, pas de réceptions diplomatiques, mais la taille de la vigne, le travail en cave et ces décisions quotidiennes dont dépend un bon millésime. Un amiral peut commander une flotte. Un vignoble, il ne peut que le cultiver.
Comme on le sait, le calme ne dura pas longtemps. Même à un âge avancé, Picard fut de nouveau impliqué dans des conflits qui décidaient du destin de mondes entiers. Il retrouva son fils Jack Crusher, renoua avec d’anciens compagnons et assuma une dernière fois, avec l’équipage légendaire de l’Enterprise-D, la responsabilité de la Terre. Le fait qu’il soit régulièrement retourné au domaine familial entre ses missions tient probablement moins à la mansuétude de l’âge qu’à une prise de conscience qui s’impose au cours des longs voyages : l’Univers est immensément vaste. Un bon vignoble n’en reste pas moins un bon vignoble.
L’histoire du Château Picard prit un tournant remarquable sous sa responsabilité. À côté des propriétés historiques de La Barre, le véritable centre de gravité s’établit, à la fin du XXIVe siècle, à Saint-Estèphe, sur la rive gauche de la Gironde. À cette époque, le Médoc était depuis longtemps un vignoble historique gigantesque, dont la réputation avait traversé plus de quatre siècles. Les vins de Bordeaux du Château Picard, dont les étiquettes portaient toujours l’ancienne mention Cru Bourgeois, devinrent des pièces de collection recherchées. Tous les amateurs de vin ne savaient pas qui était Jean-Luc Picard. Mais presque tout collectionneur sérieux de Bordeaux connaissait son nom.
Cinq millésimes issus des archives familiales, actuellement échangés sur le marché secondaire interplanétaire, en disent davantage sur ce vigneron hors du commun que certaines biographies officielles.
CHÂTEAU PICARD 2386 – SAINT-ESTÈPHE, CRU BOURGEOIS
Le millésime 2386 est aujourd’hui considéré comme le premier grand millésime bordelais de l’ère Picard. Il fut produit à une époque où l’ancien amiral partageait encore son temps entre ses missions pour la Fédération et la reconstruction de l’exploitation familiale. L’étiquette montre les rangs de vigne historiques du domaine, ainsi que l’ancien sceau Mise en bouteille au Château. Une présentation remarquablement désuète pour un vin déjà commercialisé à l’ère des liaisons commerciales interstellaires.
2386 fut une année fraîche, relativement tardive, avec de longues périodes de maturation et un mois de septembre exceptionnellement sec. L’assemblage de 62 % de cabernet sauvignon, 32 % de merlot et 6 % de cabernet franc fut élevé pendant dix-huit mois en chêne français. Aujourd’hui, le vin présente une fraîcheur étonnante. Le bouquet est marqué par le cassis, le bois de cèdre, le tabac, le graphite et une note fine, presque saline. En bouche, il est élancé, strict et doté de cette précision fraîche qui caractérise les grands Saint-Estèphe. Les tanins sont entièrement intégrés, l’acidité maintient le vin droit. Un Bordeaux d’une beauté classique, sans la moindre inclination à chercher la facilité.
Dans les cercles de collectionneurs, le 2386 est volontiers appelé « le véritable millésime du capitaine ». Il possède de l’autorité sans avoir besoin de la démontrer.
CHÂTEAU PICARD 2399 – SAINT-ESTÈPHE, CRU BOURGEOIS
Le 2399 est le vin le plus difficile de cette sélection. Et peut-être le plus intéressant. Ce fut l’année où le retrait de Picard de la vie publique fut de plus en plus assombri par son mécontentement envers Starfleet. Les vignobles étaient alors revenus entièrement à une viticulture hyperrégénérative. Les rendements étaient nettement inférieurs à la moyenne régionale. La décision de ne fermenter à nouveau qu’avec des levures naturelles entraîna d’importants problèmes en cave.
Une partie de la récolte dut être écartée. Les lots restants furent élevés séparément, puis assemblés après une longue maturation en fût. Le résultat divisa dès sa mise en circulation. Aujourd’hui, le vin se présente avec des notes de pruneaux, de thé noir, de cuir, de sous-bois et une touche d’acidité volatile qui frôle la limite du défaut sans la franchir. En bouche, il est puissant, presque rebelle, avec une structure austère et persistante.
Un vin qui ne fait aucune concession au dégustateur. On pourrait l’interpréter comme l’expression d’un caractère difficile. Il est plus probable que 2399 ait simplement été une année viticole difficile. Même les amiraux célèbres ne peuvent pas commander la météo - d’autant que cette technique n’était pas autorisée dans la viticulture de ces années-là.
CHÂTEAU PICARD 2401 – SAINT-ESTÈPHE, CRU BOURGEOIS
Ce millésime jouit auprès des collectionneurs d’une réputation presque mythique. La récolte eut lieu à une époque où Picard repartait pour un voyage qui devait le conduire bien au-delà des frontières de sa vie antérieure. La responsabilité de la vinification incombait en grande partie à son équipe de cave. Laris, qui s’était occupée du domaine pendant des années avec le Romulien Zhaban, veilla à ce que le travail se poursuive sans interruption majeure.
L’année apporta un printemps chaud, un été modéré et des conditions parfaites pendant les vendanges. Le cabernet sauvignon atteignit une maturité phénolique exceptionnellement complète sans perdre sa fraîcheur caractéristique. Le vin fut assemblé avec 68 % de cabernet sauvignon, 27 % de merlot et 5 % de petit verdot.
Aujourd’hui, le 2401 est un monument. Le cassis, la mûre, le chocolat noir, la boîte à cigares et de délicates notes de graphite se combinent en un tableau aromatique complexe. La texture est soyeuse, les tanins polis, et la finale semble ne jamais devoir s’arrêter. Malgré son âge, le vin possède encore une tension remarquable.
C’est le millésime qui pousse même les critiques bordelais les plus endurcis à recourir parfois à des formulations que l’on ne trouve d’ordinaire que dans la littérature romantique. Picard l’aurait probablement désapprouvé. Son maître de chai aussi, sans doute.
CHÂTEAU PICARD 2412 – SAINT-ESTÈPHE, CRU BOURGEOIS
Avec le 2412 commença la phase tardive, étonnamment expérimentale, du domaine. Picard avait depuis longtemps cédé la direction opérationnelle à une génération plus jeune, mais continuait à intervenir dans les questions décisives. Il s’intéressait particulièrement à l’adaptation des vignobles à l’évolution du climat. La part de cabernet fut réduite, tandis que les vieilles parcelles de petit verdot et de cabernet franc gagnèrent en importance. De nouvelles méthodes redécouvertes, plus proches de la nature, d’irrigation et de régénération des sols furent expérimentées sans modifier fondamentalement le caractère historique du domaine.
2412 fut une année chaude qui produisit, dans de nombreuses parties du Médoc, des vins lourds et riches en alcool. Le Château Picard opta pour des vendanges précoces et un élevage exceptionnellement discret. Seul un tiers des barriques était neuf.
Le résultat étonne encore aujourd’hui. Au lieu de dominer par un fruit très mûr, le vin met en avant la groseille, la griotte, les herbes séchées et une transparence presque bourguignonne. Il possède moins de corps que ses prédécesseurs, mais une précision aromatique fascinante. L’acidité est vive, les tanins fins et la longueur considérable.
Lors de la présentation, Picard aurait déclaré que la tradition ne consistait pas à répéter les décisions de ses ancêtres, mais à en comprendre les raisons. La citation n’est pas attestée avec certitude. Le vin, en tout cas, tend à montrer qu’il prit cette idée au sérieux.
CHÂTEAU PICARD 2423 – SAINT-ESTÈPHE, CRU BOURGEOIS
Le dernier millésime à l’assemblage duquel Jean-Luc Picard participa personnellement est aussi le plus inhabituel. Il avait alors 118 ans. Son état physique ne lui permettait plus que de brèves visites en cave, mais ses capacités sensorielles seraient restées remarquables jusqu’à la fin. Il insista pour déguster lui-même tous les lots et contredit son œnologue lors de l’assemblage définitif de la cuvée.
Le 2423 contient 54 % de cabernet sauvignon, 31 % de cabernet franc et 15 % de merlot. Aucun petit verdot n’a été utilisé. L’élevage s’est déroulé principalement dans de grandes cuves en bois usagées. Le résultat est un vin d’une retenue étonnante. Des cerises noires fraîches, de la violette, du bois de cèdre et une touche de truffe composent le bouquet. En bouche, il semble presque en apesanteur, mais possède une densité intérieure qui ne se révèle qu’après une dégustation prolongée. Les tanins sont fins, l’acidité précise et la finale d’une grande clarté.
Qui cherche un dernier message de l’amiral le trouvera peut-être dans ce vin. Il renonce à toute démonstration de puissance. Rien ne paraît excessif, rien ne cherche à impressionner. Chaque chose est à sa place.
Jean-Luc Picard croyait en la raison sans sous-estimer les faiblesses humaines. Il défendait la liberté, même lorsqu’elle le mettait lui-même en difficulté. Il respectait les traditions tant qu’elles ne devenaient pas un prétexte à la paresse intellectuelle. Et il savait que même la civilisation la plus avancée ne prouve pas sa dignité par ses capacités techniques, mais par la manière dont elle traite les autres.
